Select Page

 

Les recruteurs ont l’embarras du choix.

Lorsque ceux-ci publient une offre d’emploi, elle est diffusée plus efficacement que jamais, via des sites d’emploi mais aussi, de plus en plus, dans les réseaux sociaux, dont Facebook et LinkedIn.

Pour chaque offre d’emploi publiée, les recruteurs peuvent recevoir un grand nombre de candidatures valables, sur papier mais en se fiant au curriculum vitæ pour faire une première pré-sélection, les recruteurs sont-ils vraiment capables de trier les candidatures pour en faire ressortir les meilleures ou sont-ils devenus accros aux mots clés et aux curriculum vitæ « modifiés » pour correspondre le plus fidèlement possible aux critères pour obtenir l’emploi?

Vous voyez, il y a encore quelques années, il était recommandé d’accompagner votre cv d’une lettre de présentation où vous expliquiez vos motivations pour occuper l’emploi offert.

C’était logique et selon le contexte aujourd’hui, ça l’est encore mais il y a une nouvelle tendance lourde qui se dessine, à savoir celle modifier votre cv pour correspondre à ce que le recruteur recherche, pour un emploi en particulier.

Sur-spécialisation des cvs

Le procédé est fort simple. Il faut d’abord modifier son cv afin de le rendre modulaire. En d’autres mots, tout doit être facile à adapter.

Il ne faut plus simplement, par exemple, dire où l’on a travaillé et ce que l’on devait y faire. Oh! Que non! Les temps ont changé! Il faut maintenant décrire l’emploi pour faire ressortir ce qui plaira au recruteur, pour un emploi très précis.

Pour un emploi en gestion, vous direz ce que vous avez géré et pour un emploi de ventes ou de développement des affaires, vous parlerez de vos résultats et des méthodes utilisées (pour les mots clés). Fini l’époque où un seul cv pouvait être utilisé universellement.

Les recruteurs sont de moins en moins nombreux à vraiment lire les cvs parce que leurs logiciels leurs permettent de repérer des mots clés et de dresser une liste des « meilleurs cvs » en se basant sur ceux-ci.

Ça facilite la vie des recruteurs, certes mais ça met beaucoup de pression sur les travailleurs à la recherche d’un nouveau emploi. Ils savent que s’ils n’adaptent pas leur cv pour chaque emploi, il y aura forcément un autre candidat qui le fera et qui obtiendra l’emploi. Aussi tordu que ça!

Le meilleur candidat ou le meilleur cv

De cette nouvelle obsession pour des cvs remplis des « bons mots clés » qui plairont aux systèmes de revue logicielle qui font fureur, chez les recruteurs, on se demande si les ressources humaines sont encore capables d’identifier le meilleur candidat ou s’ils n’en sont pas simplement réduits à se faire pointer vers le meilleur cv.

Oui, pour un système logiciel qui obsède sur les mots clés, le meilleur cv est celui qui a le plus de mots clés, précédemment identifiés à partir du texte de l’offre d’emploi ou encore, par le recruteur, lui-même.

Les recruteurs continuent à faire des entrevues et des choix, pour le bénéfice de leur employeur mais ça devient malaisant de voir à quel point le facteur humain est balayé du revers de la main pour laisser place à un barrage de « métriques » concernant ce même humain.

C’est comme si les recruteurs essayaient de justifier leurs dispendieux joujoux-logiciels pour se sauver du travail et asseoir leurs décisions sur des « métriques reconnues » (souvent par le fabriquant du logiciel, lui-même).

On comprend les recruteurs car la technologie simplifie leur vie, surtout devant les tsunamis de cvs qui leurs parviennent pour chaque offre d’emploi mais en laissant leur place à des logiciels, ils envoient le message à tous les candidats qu’un cv générique (et unique) perdra presque TOUJOURS derrière les cvs spécifiques (à un type d’emploi ou mieux, à un emploi, en particulier).

Ainsi, la folie des cvs créés sur-mesure pour une offre d’emploi prend de l’ampleur.

Plus de travail pour satisfaire « la machine des RH »

Certains diront que c’est de bonne guerre puisqu’au même moment où les logiciels de traitement des candidatures reçues chez un employeur évoluent, les logiciels que les travailleurs utilisent pour créer leur cv deviennent sans cesse plus performants.

Le chercheur d’emploi typique qui aura compris cette nouvelle tendance qui change tout, dans le marché de la recherche d’emploi aura son cv ajusté pour chacun de ses principaux traits, au plan professionnel.

Qu’importe ce que fait le travailleur, il y a toujours plusieurs angles à ce qu’il accompli. Un emploi de représentant peut avoir un écho au chapitre des ventes, bien sûr mais aussi sous l’angle du service à la clientèle et pourquoi pas, le développement de marché. Pour bien convaincre le recruteur avide de mots clés, dans ce contexte, il faudrait trois (3) différents cvs qui mettent l’emphase sur ce qui correspond le mieux à ce qui est inscrit dans l’offre d’emploi qui a été publiée.

Des offres d’emploi ultra-précises

On en est aussi rendus là parce que les recruteurs passent leur journée à chercher la licorne avec des ailes, vous savez, cette candidature parfaite qui s’apparente plus à une légende qu’une personne réelle.

Vous en avez assurément vues de ces offres d’emploi irréalistes, avec des « 8 ans d’expérience » dans un domaine qui existait à peine il y a 5 ans ou encore, qui a tellement évolué (par exemple, en informatique) que ça serait plus un handicap de connaître la vieille manière de faire tellement la nouvelle approche est performante. Et des « certifications » à go-go pour rendre l’offre d’emploi encore plus inatteignable, pour un travailleur dit « normal ».

Dans les faits, ces offres d’emploi ont deux objectifs:

  1. Trouver la licorne qui pourrait —peut-être— exister, pour vrai (on ne sait jamais, des fois que…);
  2. Obtenir le travailleur à meilleur coup, en lui faisant sentir qu’il n’a pas tout ce que l’employeur recherche, qu’importe à quel point ce qui est recherché est carrément irréaliste.

Dans les deux cas, ça conforte les recruteurs qui passent pour des héros auprès de leurs patrons en obtenant parfois le candidat idéal ou encore, en négociant des salaires tellement bas que les patrons n’en finissent plus de rire et de rire encore! Et le recruteur se conforte dans sa position et continue d’écrire des offres d’emploi qui ressemblent à des romans, tellement ils sont hyper-spécifiques et largement irréalistes, par rapport aux travailleurs, dans le marché de l’emploi.

Impossible d’être hyper-spécialisé dans tout

Au point où on en est rendus, aujourd’hui, le jeu des recruteurs est contre-productif.

Personne n’est qu’une seule « chose », au plan professionnel. Tout le monde évolue et c’est normal qu’il en soit ainsi. Cependant, les recruteurs veulent des travailleurs diplômés, qualifiés et avec de l’expérience dans un seul emploi. Ils ne veulent plus rien savoir des généralistes qui apprennent vite, ils veulent le spécialistes qui ne fait qu’une chose et que ne fera jamais que celle-là.

Ainsi, les chercheurs d’emploi s’adaptent et deviennent, par le truchement de profondes modifications esthétiques de leur cv, pour l’espace d’un dépôt de candidature, des spécialistes d’un domaine bien précis.

Et les recruteurs n’y voient trop souvent que du feu.

Les mots clés sont là, le logiciel des recruteurs gazouille de plaisir (en trouvant les mots clés) et des candidatures « artificiellement mais habilement rehaussées » sortent au début de la liste… et mènent rapidement vers l’emploi convoité.

On pourrait se questionner sur la place laissée à l’humain (vous savez, l’être humain pluridimensionnel) dans ce processus d’hyper-spécialisation et de normalisation des attentes essentiellement irréalistes mais ça ne sert à rien de se battre contre un monstre qui s’alimente, lui-même (plus de spécialisation demandée via les offres d’emploi = plus de cvs spécialisés qui sont soumis).

Si la tendance se maintient, les cvs deviendront des programmes informatiques où toutes les pièces sont en mouvement, selon les caprices de chaque recruteur.

Les fameux « 8 ans d’expérience » seront satisfaits par des calculs où chaque emploi ayant pu être « pertinent » sera automatiquement modifié pour devenir admissible au cumul d’années d’expériences, jusqu’à un total de 8, ou plus. Tout pour que le cv passe le filtre de sélection du recruteur.

En clair, les océans de chercheurs d’emploi qui sont humains et massivement généralistes vont s’auto-transformer en licornes ultra-spécialisées, aux yeux des recruteurs, afin d’avoir le privilège d’occuper l’emploi à pourvoir.

Il y a un côté triste à tout ça parce que même si les recruteurs travaillent en « ressources humaines », on sent qu’ils évacuent graduellement l’humain pour se concentrer sur la ressource, surtout au moment de la pré-sélection (qui a presque toujours lieu à l’intérieur d’un logiciel, avec des algorithmes qui reposent, en grande partie, sur des mots clés).

Pour les travailleurs qui ont un emploi depuis plusieurs années, faites l’impossible pour vous y accrocher parce que si vous deviez le perdre, vous allez trouver un marché de l’emploi profondément changé où votre vieille stratégie pourrait ne plus fonctionner (un cv pour tous les envois de candidatures) et soyons honnêtes, la nouvelle méthode de cvs créés de manière chirurgicale n’est pas exactement facile à matérialiser.

On peut penser que ça va devenir tellement compliqué que ce seront des logiciels pour les chercheurs d’emploi qui finiront par échanger avec les logiciels des recruteurs, le tout afin de se négocier une entente qui pourra ensuite être avalisée, ou non, par les « humains ».

Des assistants-logiciels qui se parlent ensemble. Ouf! On va s’éloigner de l’humain, dans cette équation. Tellement qu’il se pourrait qu’un jour, l’emploi des recruteurs, eux-mêmes, devienne « jetable » tellement les ordinateurs font l’essentiel du boulot. Ce serait alors joyeusement ironique mais ne souhaitons pas en arriver là. On risquerait une dérive encore plus grande qu’en ce moment et vu l’état des lieu, à tout dire, on ne veut pas ça.

Alors est-ce qu’on peut dire que la recherche d’emploi est devenue une grande comédie de cvs en folie? Oui et non parce qu’il y a encore des poches de recruteurs qui se servent encore de leur cerveau davantage que de leurs logiciels de pré-sélection mais on peut penser que la tendance en cours ne s’arrêtera pas et qu’elle imposera une nouvelle ère de spécialisation, en toutes chose.

Ça en revient à une vérité toute simple, les recruteurs pouvaient se permettre de demander la Lune dans leurs offres d’emploi alors ils l’ont fait et des logiciels leurs permettent d’identifier la Lune dans les candidatures reçues. Le proverbial chat étant sorti du sac, les chercheurs d’emploi ont compris la nouvelle logique de recrutement et s’y sont adaptés en devenant des Lunes (ou des licornes, si vous aimez mieux cette allégorie) pour plaire aux recruteurs enthousiastes à l’idée de ne trouver qu’une seule chose: la perfection!

Alors à vos claviers, chers chercheurs d’emploi!

Vous avez plusieurs versions de votre cv à créer. Chacun devra vous vendre sous l’angle que recherche le recruteur. Vous êtes libres de le faire, ou pas. Mais gare à la concurrence car si un seul autre chercheur d’emploi qui postule sur le même emploi que vous l’a fait, ses chances d’être pré-sélectionné pour cet emploi sont exponentiellement supérieures, qu’importe la valeur réelle de votre profil.

En gros, si vous savez vous vendre (ou de vous « hyper-spécialiser, artificiellement »), ça devient plus important que d’être réellement qualifié pour l’emploi. Raide-dingue mais on est rendus là.

Pin It on Pinterest